CONTE D’ÉTÉ : LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ

Les eaux basses d’une rivière découvrent des fois de drôles de choses. C’est ainsi que quelque part en France, sur les rives de la rivière dénommée Plate, fut trouvée une lettre. Trouvée sur un noyé, pliée avec soin et sécurisée sous un film cellophane. Un marinier obligeant, qui l’avait fouillé pour savoir son nom, apporta ce papier à la maréchaussée.

Ce papier manuscrit débute par ces mots :

Je n’ai jamais été hanté, enfiévré, emparadisé par l’attente ou la possession de qualités devenues tout à coup pour moi plus désirables que tous les bonheurs, plus importantes que tous les univers! Je n’ai point passé de nuits, les yeux ouverts, en pensant au sens du devoir, à l’honneur à l’abnégation.

Pourtant est arrivé ce temps où le dégoût m’anéantit.

Passons sous silence la suite des tourments moraux de notre noyé. Arrivons à l’essentiel contenu dans cette lettre. Abîmée, elle reste lisible et elle nous narre une histoire d’attribution de marché, d’appel d’offres suspect :

Elle nous parle d’un gros village nommé Des Sous, ou Dessous. Sans doute ne le connaissez-vous pas.

Au printemps 2017, le bourgmestre de Dessous demande à la commission d’appel d’offres de son conseil de bourg de se réunir pour choisir l’attributaire du marché de remplacement des huisseries double vitrage de son école maternelle.

Absent pour cause de vacances en Gambie, le bourgmestre serait remplacé par son échevin. Différentes entreprises avaient répondu dont les entreprises Duval et Langlais. Après un examen minutieux, l’entreprise Langlais fut retenue. Elle était la moins chère et répondait aux exigences de délais de réalisation particulièrement courts.

Compte tenu de la rapidité d’exécution, le bourg de Dessous informa sans retard et oralement le lauréat.

Quelques jours après, le bourgmestre revenu de son voyage s’informa du choix fait : Langlais lui répond on. Ah mais non ! Ce n’est pas la bonne entreprise ! Ça ne va pas du tout.

Branle-bas le combat, il fallait trouver une échappatoire, corriger l’erreur.

La séance plénière du conseil du bourg de Dessous se réunissant quelques jours après, c’était l’occasion d’amorcer la correction. Le bourgmestre :

Il est possible que nous ayons une réunion en urgence de la commission d’appel d’offres parce que nous nous trouvons devant une difficulté de fourniture, en fonction des teintes, en fonction des délais de fabrication, puisqu’il semblerait qu’aujourd’hui cela ne rentre plus dans le délai imparti puisque l’usine ferme le 24 juillet. On ne rentrerait plus dans le délai du 24, 25 août. On se trouve devant des difficultés à la date d’aujourd’hui. J’attends des réponses lundi.

Ce qui peut m’être opposé ce sont des teintes standard qui ne correspondent pas à du besoin scolaire. Si c’est pour nous mettre du rouge sang de bœuf avec du gris anthracite ou avec du noir, j’estime que cela ne correspond pas à une vocation scolaire.

Je préviens les membres de la commission, si on a des éléments nouveaux dès lundi et essayer de tenir les délais.

En atteste la lettre du noyé, ce dernier aurait investigué pour comprendre comment, grâce à la nouvelle commission d’appel d’offres réunie en urgence, ce fut l’entreprise Duval qui fut au final retenue, au préjudice de l’entreprise Langlais, et au préjudice des finances de Dessous.

Deux arguments furent avancés par le bourgmestre :

Les délais : alors que l’entreprise Langlais avait demandé à ses personnels de changer leurs dates de congés d’été pour pouvoir réaliser dans les temps le chantier. Elle s’était engagée à les respecter.

Les coloris : alors que les couleurs des huisseries n’étaient pas définies dans le cahier des charges, se contentant de la mention « gamme fabricant », le bourgmestre demanda au final une nuance de jaune qui n’était pas dans la palette de coloris standard de l’entreprise Langlais.

Faisons une pause dans ce conte : il est de notoriété publique que les coloris sont souvent un critère qui permet sans le dire de favoriser tel ou tel fournisseur. Chaque entreprise propose généralement en standard dans sa gamme, sans-plus-value, une nuance de bleu, une de rouge, une de jaune, une de blanc, etc. Chaque entreprise a dans sa gamme une nuance par coloris, guère plus, pas forcément celle de ses concurrents. Le choix du coloris est donc un critère crucial, connu de tous comme en mesure d’évincer tel ou tel. Reprenons.

Le noyé écrit dans sa lettre avoir pris langue avec l’entreprise Langlais pour avoir le cœur net de cette histoire. Le manuscrit:

Madame Langlais me dit que c’est plus que louche, que son entreprise s’est battue, qu’elle avait été avertie oralement qu’elle était attributaire et en trois jours tout a changé. Elle attendait simplement de connaitre le coloris pour lancer la fabrication. L’attribution n’était pas officiellement notifiée mais orale, pour qu’elle puisse arrêter définitivement les congés de son personnel.

Elle ne sait pas ce qui s’est passé, sauf que son entreprise a perdu de l’argent parce qu’elle ne compte pas le nombre de fois où ils se sont rendus sur site. Elle me dit que quand un marché est perdu honnêtement il n’y a pas de problème, c’est la loi de l’appel d’offres. La façon dont a procédé le gros bourg de Dessous lui reste en travers de la gorge.

Elle me dit qu’elle a bien compris qu’en revenant le bourgmestre avait fait en sorte que, qu’il y a eu quelque chose de politique ou autre. Elle me dit que le patron de l’entreprise Duval est très haut placé. Qu’il est inutile de se battre contre des gens comme ça, parce que son entreprise à elle ne fait pas le poids.

Madame Langlais ajoute qu’elle n’a pas cherché de noises, parce que ça colle une mauvaise pancarte.

Le noyé précise dans sa lettre que l’entreprise Langlais n’a pas répondu en 2018 au nouvel appel d’offres de Dessous, pour le changement des huisseries de l’école primaire cette fois. Mais pour que l’appel d’offres soit valide, il fallait qu’il y ait au moins deux entreprises qui concourent : ce fut le cas, mais excepté l’entreprise Duval, elles n’étaient pas situées dans les environs de Dessous et étaient beaucoup plus chères que l’entreprise Duval. Le noyé s’est demandé si ces entreprises lointaines n’avaient pas comme seule utilité de valider l’attribution de cette tranche de travaux à l’entreprise Duval, sans besoin de rectifier à posteriori l’erreur, puisque c’est bien encore et toujours Duval qui a été attributaire.

Finissant sa lettre, le noyé nous dit que les tranches 2017 et 2018 du changement des huisseries dans les écoles de Dessous représentaient un marché d’environ 500 000 euros.

Il se dit que depuis la découverte du corps, la maréchaussée de Dessous enquête. Non pas sur ce marché suspect, mais sur l’identification du noyé. Les choses sont en ordre dans ce pays de cocagne.

Nous en avons fini avec ce conte, avec cette lettre trouvée sur un noyé.

Il est heureux que ce genre de mœurs ne prévale pas à Descartes. Parce qu’elles conduisent inévitablement à la ruine d’une Commune.

 « Lettre trouvée sur un noyé », nouvelle de Guy de Maupassant. 1884

Les caractères en bleu sont des citations orales ou écrites

ISSN 2610-5942

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2 réflexions sur “CONTE D’ÉTÉ : LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ

    1. Ceci est impossible à Descartes, sinon cela se saurait. Comme vous le savez sans doute, la commune de Descartes est bien loin de la ruine. Et c’est heureux.
      Ceci n’est donc qu’un conte, un conte d’été. Comme de bien entendu.

      J'aime

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